
Ce pavillon des bords de Marne, à Bry-sur-Marne, de prime abord propret, devient, dès lors que les premiers pas sont faits dans le vaste jardin, «Le Collectif»; Nous serons quatre jeunes hommes à y vivre: José et San José, deux brésiliens, chassés de leur pays par un coup d’état dont la répression militaire affichée causera la naissance de ce mouvement culturel, contestataire et populaire que fut le «Tropicalisme»: José, promis à un bel avenir de footballeur professionnel et San José, percussionniste fantasque, comme il en existe des milliers au Brésil, vont apporter au collectif une bonhomie sensuelle dont nous allons nous nourrir avec avidité; «Nous», c’est Philippe, mon pote d’alors, qui bosse déjà dans l’administration – Sécurité Sociale – et moi, donc, étudiant en musicologie à Vincennes, devenu Paris 8 aujourd’hui en Seine Saint Denis. Pour subvenir aux charges locatives, je travaille à mi-temps chez mon père, diffuseur de presse pour Le Monde et France soir.
Ah ! Il en passait du monde dans ce «collectif»…
Tout d’abord, «Mickey», surveillant médical à «Maison Blanche», hôpital psychiatrique de Neuilly-sur-Marne. Lui, il vivait au fond du jardin, ayant retapé l’ancienne remise; Il ne faisait qu’y dormir, se mêlant avec fougue à toutes nos discussions, qu’elles soient musicales, politiques, sociales…bref, un interlocuteur «résident» de plus! C’est un excellent pianiste qui va d’ailleurs me racheter mon clavier de l’époque, un «Farfisa» de la première heure. Nana Vasconcelos et Mino Cinelu, deux des percussionnistes les plus prolixes de ces trente dernières années, passaient régulièrement répéter dans ma chambre ! L’occasion alors de gigantesques «jam session» lesquelles, au gré des joints fumés, ressemblaient plus à une «Descarga» qu’à une répétition!
Le dénommé Thieu, Mathieu de son prénom, était un exalté «Trostkar» dans toute sa splendeur! Il passait ses journées à nous interpeller sur ce monde pourri où seul le profit guiderait les sens et le choix de vie de tout un chacun, prônant une révolution immédiate; Je lui dois, en dehors du fait de nous avoir beaucoup «gonflés», une prise de conscience politique qui ne c’est jamais éloignée de mes considérations existentielles actuelles. Et puis l’inénarrable et immarcescible Gilou, ermite révolutionnaire, jamais avare de grandes joutes orales avec ce tribun de Thieu…de grands moments!
Les filles aussi, Fabienne, Lolo – ah, Lolo…mais j’y reviendrai plus tard! – Marie-Pierre, Juliette, Catherine…j’en oublie; Jeunes filles merveilleuses, nous soutenant sans réserve certes, mais animées d’une sororité sans failles, toujours prêtes à en découdre si, de notre part, des prises de positions paraissaient machistes! Et pourtant, quand j’y repense, nous avions l’impression, nous les mecs, d’échapper à ces vieux démons remontant à l’âge de pierre. Le poids de l’éducation était bien là, et se faire reprendre de volée dès que l’un de nous dépassait les bornes fut salvateur et reste un magnifique souvenir !
La grande insouciance mêlée aux (in)certitudes politico-sociales ont fait de cette période, de 18 mois environs, un deuxième modèle d’éducation basé sur le partage, l’écoute de l’autre, le respect des différences. En un mot l’apprentissage de la tolérance, à l’opposé de l’éducation reçue, judéo-chrétienne et néo-bourgeoise, que nos parents respectifs souhaitaient nous inculquer.
J’avais réussi à intégrer l’université «Paris 8» de Vincennes en musicologie. Cette expérience universitaire, qui dura deux ans, fut très enrichissante. Cette université était unique dans son mode de fonctionnement puisqu’elle permettait à toutes et à tous de pouvoir étudier; On y trouvait des ouvriers, des fonctionnaires, des professions libérales en mal d’études, préparant un diplôme…! Pour ma part, je souhaitais devenir Musicothérapeute, toute jeune discipline médicale qui laissait entrevoir, grâce à la musique, une issue à l’autisme, ces enfants pris dans cette terrible spirale du vivre diffèrent…(!?) Freud en dresse les contours dans certains de ses ouvrages et pour ma part, savoir que les différentes réactions aux genres musicaux que ces enfants autistes écoutaient me paraissaient une thérapie merveilleuse et tellement évidente; Écouter du Chopin ou du Led Zeppelin ne procurent sûrement pas les mêmes sensations et de là, les enseignements tirés pouvaient sûrement donner à ces Musicothérapeutes certaines clés …
A «Paris 8 Vincennes», Les assemblées générales étaient légions. Pour un oui ou pour un non, le cri de «Assemblée générale!» retentissait et rassemblait immédiatement l’ensemble des étudiants concernés, stoppant toutes velléités à poursuivre les cours! Je dus me rendre à l’évidence, le chemin serait beaucoup trop parsemé d’embûches pour arriver à l’issue de ce cycle universitaire; Il fallait en effet compter sept ans d’études pour espérer pouvoir pratiquer cette discipline avec un premier obstacle qui paraissait rédhibitoire, pour moi en tout cas. Après la licence obtenue au bout de deux ans, une année en médecine était obligatoire… beaucoup trop complexe pour mon cortex un peu à l’étroit dans cette aventure-là!
Exit Paris Vincennes, la décision était prise: je travaillerai avec mon père dans sa société de diffuseur de presse, la C.P.F, et ainsi deviendrai le «fils du patron » … mais pour un temps seulement…
Duo avide 1978/1981
L’été 1977 marque un moment crucial de mon existence. Mes parents venaient d’acquérir une résidence secondaire à Carnac, dans le Morbihan. Travailler au sein de l’entreprise paternelle ne me satisfaisait guère, aussi décidais-je d’y venir passer l’été pour y faire la saison et voir comment m’y installer à l’année. J’y rencontrais un photographe avec lequel je me mis à travailler comme assistant; Le boulot était plutôt «fun» puisque nous écumions les boites de nuits, prenant en photo les gens présents, leurs proposant de passer à la boutique pour y voir les tirages et, éventuellement, leurs vendre. Boulot sympa certes mais guère rétribué! Je m’en foutais un peu car seules les perspectives de faire la fête dans ces boites me séduisaient alors…
Puis intervint cet accident majeur qui allait bouleverser tout mon devenir. Alors que j’avais décidé de rentrer avec mon père à Paris et de réintégrer sa société, une ultime sortie au «Disco club 2000» fut programmée la veille de mon départ; Ma petite copine de l’époque m’y attendait ainsi que de nombreux potes présents pour me souhaiter un bon retour. Échanges des derniers coups à boire, promesses de rendez-vous futurs, de retrouvailles et de projets divers et après quelques heures j’étais bourré au point de ne pouvoir honorer ma compagne avec laquelle je décidais de me rendre sur la plage pour une ultime étreinte; Malgré la désapprobation de mes potes de me voir prendre la voiture, vu mon état, ma libido, plus forte, me rendit sourd à leur mise en garde; Nous voilà tous deux nus dans la voiture en route pour achever ce que nous avions commencé dans les fourrés environnant de la boite de nuit. Mais il a fallu que je m’endorme au volant pour aller m’encastrer dans un pylône électrique en sortie de virage et «m’exploser» dans le pare-brise; Pas de ceintures de sécurité, forcément! Bizarrement je suis resté lucide et suis sorti de la voiture pour me rhabiller, faire le tour, sortir ma compagne, elle aussi nue. Mon visage était en sang mais je n’avais pas vraiment mal et quand les pompiers arrivèrent, je pus expliquer ce qu’il c’était passé puis tomber dans les pommes tranquillement, le sentiment d’avoir bien rendu compte de l’accident, sûrement…Lorsque je me réveillais, une grosse torche projetait une lumière inquisitrice sur mon visage et mes yeux en particulier; Dirigée par la main du docteur qui m’auscultait, je pus articuler quelques mots pour connaître l’ampleur des dégâts; Celui-ci, d’une voix laconique, trancha un «votre œil est foutu, mon vieux» … glaçant!
A partir de là, ma conception de vivre le quotidien va radicalement changer. Je ferai mien cet adage: «Pourquoi remettre un présent palpable pour un éventuel futur?». Je profite de cette phrase pour de nouveau insister sur la notion du temps qui passe, de notre passage sur terre, éphémère, sûrement douloureux en fin de vie, lequel, finalement, ne mérite aucun état d’âme engendrant un mal être, malheureusement si présent dans nos modes de vie occidentaux.
Lolo – nous y voilà -, va rester à mes côtés et me permettre de vivre les six mois suivant cet accident plutôt bien. Comme je dois attendre, pour me faire opérer, que les tissus de l’œil atrophié reprennent leur place afin d’accepter une prothèse, je me concentre sur la résilience, persuadé que celle-ci, une fois effective, me permettra de reprendre un cours de vie normal. Nous décidons de nous installer ensemble et d’essayer de partager le quotidien; Construire une histoire d’amour…!
Nous voilà bientôt sis 22, rue du plateau, aux Buttes Chaumont, à deux pas de la S.F.P – Société Française de Production audiovisuelle d’alors – quartier excentré qui a gardé son âme d’un faubourg de Paris traditionnel. Nous nous y plaisons et commençons l’apprentissage de la vie en couple.
Nous allons partager trois ans de vie commune exaltante, passionnée, entraînante, fusionnelle… délirante parfois! – Ha! ces nuits au «Discophage»…!-
Bien vite l’envie de voyager va nous étreindre et un premier périple au Mexique est mis sur pied; A la mi-septembre 1979 nous embarquons pour Mexico D.F via Dallas…Le début d’un véritable voyage initiatique vécu intensément par nos deux âmes câlines.
A mon retour en France, plus rien ne sera pareil, l’attrait de l’étranger et de l’inconnu comme une évidence.
Mon boulot de l’époque dans la société paternelle ne me satisfait plus. Je commence à discuter avec Lolo d’une éventuelle démission pour partir en Asie du Sud-est: Thaïlande, Malaisie, Indonésie… quatre mois d’aventures!
Les divergences patentes et constantes avec mon père ne font qu’accélérer la décision; A l’annonce officielle de mon départ, il sort de sa réserve et une belle engueulade, mise au point et autres divergences, entérinent définitivement la brouille, d’autant que le divorce entre mes parents est en instance. Je prends le parti de ma mère ce qui a pour effets immédiats de provoquer une nouvelle rupture avec mon père…qui dure depuis! Je ne l’ai revu que deux fois en trente ans!
Il est mort en 2015! Cette nouvelle, apprise par un SMS de ma sœur, ne m’a strictement rien procurée comme émotion…!?
Le billet d’avion pris auprès de la compagnie Russe «Aeroflot», ne reste plus qu’à préparer les sacs. Aventure…nous voilà!
Le voyage avec «Aeroflot» reste, malgré tout, un beau souvenir avec cette escale de 6 heures dans l’aéroport flambant neuf de Moscou – L’URSS a organisé les jeux olympiques en 1980 – Je n’ai jamais revu depuis un aéroport aussi triste et sordide que celui-ci; Nous sommes restés en pleine nuit attablés dans un restaurant fermé…une seule hôtesse passera pendant tout ce temps pour nous informer de la situation.
Inutile de préciser que lorsque nous montons enfin dans l’avion qui se rend à Bangkok, notre joie est à peine contenue et l’impatience d’arriver à son paroxysme.
Nous restons deux jours à Bangkok, mégapole au trafic saturé, à la pollution suffocante. Nous préférons monter dans le nord, direction Chiang Mai du côté du fameux triangle d’or, dans les montagnes, ville traditionnelle aux multiples temples; De nombreux bouddhistes, habillés de toges orange, déambulent dans les ruelles où la vie commerciale est intense.
Nous sommes hébergés à l ‘«Orchid guest house». Le patron, jeune mec sympa, nous explique bien vite qu’il est aussi dealer d’héroïne; Il a sur le côté droit de son «bluejean» une petite bourse accrochée dans laquelle il plonge régulièrement la main pour préparer une cigarette et tirer dessus avidement; Un «junky soft»: grosse bagnole, arme de poing glissée dans le passement arrière de son jean, sourire éclatant; Le jeune homme a de l’allure et semble faire habilement prospérer son business. Il vient nous proposer un peu de came en échange des baskets de Lolo qui le fascinent et qu’il veut offrir à sa douce. Éclats de rire et refus polis, mais ferme, de Lolo qui n’a pas envie de faire son périple pieds nus. Nous acceptons cependant son cadeau et curieux, préparons une ligne d’héroïne…pour goûter. Houlala! Quelle erreur d’avoir voulu goûter cette merde! Nous passerons la nuit à transpirer et dégueuler. Nous jurons de ne plus toucher à ça.
Après une dizaine de jours, nous décidons de repasser par Bangkok pour se rendre dans le sud du pays, à Phuket, puis descendre une grande partie de la Malaisie avant de traverser, via Penang, pour la plus grande île indonésienne, la plus sauvage aussi, l’envoûtante Sumatra.
Nous allons séjourner deux semaines sur l’île de «Samosir» au milieu du lac Toba. Son petit village, «TukTuk Siadong», nous accueille chaleureusement et nous nous rendons chez une famille qui nous loue une maison traditionnelle montée sur pilotis, sans eaux ni électricité. Nous sommes chez les «Bataks», peuplade aux coutumes séculaires; Les maisons sont construites sur pilotis pour éviter, en cas de montée des eaux du lac qui entoure l’île, que l’eau ne pénètre dans les maisons; Les toits en feuilles, souvent remplacées par des plaques de tôles, descendent très bas afin de permettre à l’eau de bien s’évacuer lors de la saison des pluies. Les «Bataks» ont parfaitement assimilé la technique de l’assemblage des différentes parties en bois qui constituent la maison. Ici pas de clous, marteaux ou vis, tout est chevillé ou bien ligaturé avec les lianes de la forêt proche ! Un véritable tour de force, d’autant que les maisons sont ultras solides!
Ils vivent de la culture du riz, de la pêche et de l’élevage de buffles. Pour les légumes, seuls les choux poussent ici. Pendant les deux semaines de notre séjour, on nous servira invariablement du poisson séché agrémenté de riz et de choux bouillit…pas terrible, mais on fait avec car l’île de «Samosir» recèle d’endroits incroyables; Notre jeune hôte nous emmène ainsi visiter un village sur les hauteurs de l’île qui appartient à un autre temps…tout y semble figé depuis des siècles.
Le soir, la nuit tombe à 18 heures. Les réjouissances sont rares. Les «Bataks» jouent aux échecs jusque tard dans la nuit, se sont de véritables aficionados de ce jeu de réflexions; Ils vont d’ailleurs m’apprendre à y jouer et au bout de quelques jours je me frotte à certains joueurs …pff! Je suis battu à plate couture à chaque fois.
Tous les matins, je vois le père de la famille qui nous héberge embarquer sur un frêle canot – un tronc d’arbre creusé sommairement à la machette – avec une technique bien spéciale: il s’agit de pousser l’esquif sur l’eau, poser le genou gauche accolé au pied droit, donner de légers coups de pagaies pour naviguer et aller ainsi retirer les filets posés la veille; Je veux absolument tester et m’emploie à faire de même; Je vais faire plusieurs tentatives qui se termineront toujours à l’eau! Impossible d’équilibrer le canot qui, au moindre geste à gauche ou à droite, bascule irrémédiablement dans l’eau du lac. Un peu penaud je rentre à la case sous les quolibets de nos hôtes.
Au bout d’une semaine, je dois me rendre à l’évidence: j’ai chopé une furonculose qui commence à sérieusement me faire souffrir. Lolo me soigne en vidant les nombreux boutons pleins de pus! La nourriture, plus le contact avec les buffles qui se baignent dans le lac, ont eu raisons de mes défenses immunitaires et après une deuxième semaine sur l’île, le manque de pénicilline pour me soigner nous oblige à partir précipitamment pour relier Djakarta, sur l’île de Java, où nous avons deux amis français qui y vivent et nous attendent.
Laurent et Murielle y sont installés depuis un peu plus d’un an. Lui travaille à l’ambassade de France. Après de solides études à Langues O ou il a appris l’Indonésien, il a été appelé en coopération pour étudier et faire un rapport sur la société indonésienne et ses mouvements sociaux. Il va nous présenter Widodo, personnage incroyable qui vient de «l’île ou les hommes volent…»(!?) Nous ne saurons jamais si cette histoire est vraie tant ce petit bonhomme tout recroquevillé sur lui, à la longue tonsure noir jais, semble bénéficier de dons surnaturels! Il va notamment soigner ma furonculose, avec l’aide de pastilles de pénicilline il est vrai, mais en pratiquant des onguents à base de plantes qui vont se révéler très efficaces. Nous tissons des liens privilégiés tout deux et, la veille de notre départ, il va me faire cadeau d’une boucle de ceinturons magnifique en me glissant dans le creux de l’oreille cette étrange prémonition: « Ne te sépare jamais de cette boucle, porte là et rien de fâcheux ne t’arrivera, mais si tu venais à la perdre… (!?)» Je n’ai pas su la garder, l’ayant sûrement égarée lors de nos nombreux déménagements mais rien de dramatique ne m’est encore arrivé…alors?
Après plusieurs semaines passées auprès de nos amis dans cette énorme mégapole qu’est Djakarta, malgré un inoubliable week-end sur la côte à Palabuhan Ratu, charmant petit port de pêche authentique, nous avons envies de sables, de mer et de soleil! Bali nous tend ses bras majestueux…
Nous voilà parti à Jogjakarta dans le centre de Java, capitale culturelle et artisanale de l’île; La technique de la peinture sur soie, les célèbres Batiks, y est légion.
Nous continuons notre traversée de l’île et arrivons à son extrémité Est.
Le passage sur Bali s’effectue en bateau, le paysage est grandiose. Après une heure de voyage nous posons le pied à Bali ou tout est vraiment différent. D’abord par sa relative petite taille, on peut en faire le tour dans la journée. Les Balinais sont hindouistes, chaque soir, des offrandes sont déposées devant les pas de portes des maisons de chaque habitant! Ornementées de fleurs, de fruits et autres légumes aux couleurs vives, agrémentées de bâtons d’encens odoriférants, elles confèrent un climat paisible et serein que rien ne semble devoir altérer. Les indonésiens sont des gens très calmes et sereins et pourtant les crises de folies sont parfois dévastatrices: l’Amok fait des ravages, surtout en Malaisie voisine, plus rarement en Indonésie; Lorsqu’il s’empare d’un individu, ces délires suicidaires, toujours inexpliqués à ce jour, ont pour seule issue la mort. Envahi par l’Amok, l’individu sort de chez lui et tue sur son passage tout ce qu’il rencontre! Il faudra le tuer pour faire cesser ce qui est souvent un véritable carnage!
La désespérance humaine conduit à ces actes suicidaires …triste, très triste.
Annick et Patrick, nos potes de Paris, sont venus nous rejoindre à Djakarta et vont passer un mois à se balader avec nous dans l’île de Bali.
Journées «farnientes» où nous allons nous mesurer, Patrick et moi, en joutes nautiques mémorables, aux vagues sournoises de l’Océan Indien. Des séances radicales de «Body surf»! Je me demande, encore aujourd’hui, comment nous surnagions brillamment tant il fallait être totalement inconscients pour «body surfer» des vagues de deux/trois mètres qui nous ramenaient sans ménagement au bord de la plage de «Kuta Beach». Pendant ce temps-là, les filles doraient au soleil ou bien écumaient les innombrables petits magasins recelant de tissus aux couleurs chatoyantes.
Et puis il y a eu le passage initiatique «magic mushroom»; Nous nous devions de goûter ces champignons magiques, si réputés à Bali. La plage de «Kuta beach», orientée plein ouest, le coucher de soleil y est majestueux. Voilà pourquoi d’innombrables touristes viennent s’y réunir pour contempler le soleil descendre se mirer dans le pacifique…la plupart a absorbé, en début d’après-midi, une omelette dans l’un des petits restaurants du village; Une omelette aux champignons magiques et moi, forcément, qui voulait «faire le beau»(?!), de commander une omelette spéciale… double dose en fait! Bonjour les dégâts. Je vais passer plusieurs heures face à la mer, faire et défaire mon sarong totalement hébété, voir abruti, face à l’océan. Expérience inoubliable!
Après ces trois mois sur le continent asiatique et la somme d’information reçue, le retour en Europe se fera en douceur avec pour transition la Bretagne, avant la nouvelle aventure, mais cette fois dans les Caraïbes, prévue pour l’automne.
Nous revenons à Paris au mois de juin et partons immédiatement à Carnac où nous attendent les patrons de la boite de nuit «Le disco club 2000», Yannick et Hélène. Ce club, un peu excentré de la côte, est le repaire de toute la post- adolescence environnante. Nous allons y faire toute la saison, Laurence à la caisse et moi au bar! Sacrés moments de fêtes de la nuit ou nous allons pouvoir reconstituer un peu de trésorerie et envisager sérieusement la traversée de l’atlantique pour Saint Barthélemy, Cette petite île de 24 km carré perdue au nord de la Guadeloupe, dont elle dépend.
Voyages 1981/1986
Le petit avion d’«Air Guadeloupe» qui nous transporte de Pointe-à-Pitre à Saint-Barth est plein. Une quinzaine de personnes qui, pour certaines, ne se doutent pas encore du choc émotionnel que leur réserve l’atterrissage sur la petite île. Considéré comme l’un des plus dangereux au monde, le petit aéroport dispose d’une piste d’atterrissage et décollage unique de moins d’un kilomètre! Les manœuvres d’approches consistent à positionner le petit biplan bien dans l’axe de la piste en contre bas et, une fois frôlé le morne de «La tourmente», cabrer l’avion en piqué vers la piste en coupant les gaz avant de le redresser en remettant de la puissance afin de poser les roues sur la piste en béton! Ouf…on a à peine le temps d’avoir eu peur tant tout va si vite, mais quand même! D’ailleurs le jeu consistera, pour ceux qui connaissent déjà l’atterrissage sur l’île, à scruter les visages des novices se tordre d’un rictus de panique lors du piqué, il est vrai assez cauchemardesque. Pourtant en près de six années passées sur l’île, seuls deux ou trois avions finiront leur course dans l’eau, faute d’avoir suffisamment posé l’avion tôt sur la piste, et ce, sans dommages corporels pour les passagers.
Saint-Barthélemy, par sa diversité sur un si petit périmètre, est sûrement l’une des îles la plus atypique de toute la Caraïbe. Une superficie de 24 km carré seulement mais une variété de paysages incroyables tant l’île, découpée par une petite dizaine de mornes, dont le plus haut culmine à 300 mètres, offre une succession de baies toutes plus belles les unes que les autres, les palettes de bleus allant du pastel au plus foncé, exacerbées par les langues de plages, au sable moiré si fin, dorées par un soleil nimbant le tout, dans un ciel bleu parfois contrarié par quelques nuages égarés, hagards…d’un blanc immaculé.
Accueilli par Vincent, mon pote Breton de Carnac qui nous a le premier parlé de l’île, nous allons très rapidement prendre le pouls de l’île et de ses coutumes. Beaucoup de jeunes comme nous partis à l’aventure, toute relative il est vrai, avide de vivre une vie désinvolte au présent, dénuée de toutes contraintes!
Se retrouver sur un caillou de 24 km², coupé de tout liens affectifs et familiaux, exacerbe l’attention aux autres et, très rapidement, nous allons recréer une ambiance familiale qui se traduira, pendant les cinq années passées, par des liens très forts entre toutes celles et ceux qui se retrouvent sur l’île;Aujourd’hui encore, plus de trente cinq ans après, les souvenirs se bousculent et s’ils ne versent jamais dans la nostalgie, ils ont de fait alimentés notre présent et cimentés notre devenir.

Lolo et moi à «La Maison Blanche» /Saint Barthélemy 1981
Les premières semaines, nous les passerons à «squatter» chez quelques bonnes âmes prêtes à nous accepter, avant, enfin, de trouver une petite case Saint-Barth dans le quartier de Salines, juste en face du «Tamarin» restaurant ultra branché de l’île, tenu par «Cacat» et Philippe Dumont, le fils de Charles Dumont. Nous sommes à 300 mètres de la plus belle plage de l’île, Saline, où nous nous retrouvons avec les autres «métros» pour des moments de bonheur intense; Imaginez-vous une plage de sable blanc immaculé, bercé par la mer des Caraïbes où parties de «freesby», «body surf» dans les vagues, simples baignades sont le lot du quotidien. De belles rigolades, moments de partages et connivences, d’autant que nous sommes tous nus sous un soleil resplendissant.
La maison traditionnelle «Saint-Barth» se constitue de deux cases, l’une pour la cuisine, l’autre pour le salon et la chambre, entre les deux, un petit patio recouvert de feuilles de bananiers pour abriter du soleil fait office de salle à manger ,enfin une cuve adjacente où l’eau de pluie, unique ressource sur l‘île dépourvue de cours d’eau, est religieusement récupérée! Au bout d’un petit chemin sinueux, cette case, sans eau courante ni électricité, sera notre havre d’amour pendant ces premiers six mois sur l’île!
Je trouve rapidement un boulot de «plongeur» au restaurant «le Sapotillier» situé à Gustavia, la «capitale» de l’île. Laurence est embauchée au restaurant classe «Le Castelet», sur les hauteurs. Nous nous acclimatons très vite à l’ambiance insulaire et sommes rapidement acceptés par les anciens de l’île; Nous voilà «babath» à part entière!
La vie nocturne y est très intense, alors dans le seul endroit ouvert jusqu’à deux heures du matin, «Le Tour du rocher» avec son billard américain, ses deux bars, son resto et l’ambiance survoltée qu’il y règne; Champagne, marijuana, cocaïne s’unissent avec la musique et la chaleur tropicale pour nous embarquer dans des nuits de fêtes mémorables.

Le Must/ Saint-Barthelemy @1985
Ce n’est un mystère pour personne, l’île de Saint-Barthélemy est l’une des plaques tournantes du trafic de la marijuana et de la cocaïne, en provenance de la Colombie toute proche.
Quelques américains débonnaires, habillés en shorts et tee-shirt, Tongs au pied, dirigent de main de maître ce trafic juteux. Ils sont installés dans de somptueuses demeures. Rapidement nous faisons connaissances avec ces nouveaux pirates des temps modernes, trop cool pour être honnêtes! En fait l’organisation est ultra rodée: plusieurs prétendants au voyage, propriétaires de voiliers, sont sélectionnés pour partir récupérer les ballots de drogues autour des îles du nord de l’arc antillais; Constitué d’un équipage de deux personnes, les voiliers une fois arrivé au point de rencontre supposé doivent «faire des ronds», parfois plusieurs jours, en attendant que de puissantes embarcations, à moteur celles-ci, se manifestent pour ensuite transborder rapidement la marchandise – jusqu’à 4 tonnes parfois – dans les bateaux. Ensuite direction Miami pour le déchargement. Mais là ça peut se compliquer, d’abord parce que sur le nombre de voiliers missionnés certains sont «balancés» aux autorités pour faire diversions et ainsi laisser passer les autres, mais surtout parce que pour arriver dans le port de Miami, il faut s’engager dans une vaste baie où des «Coast Guards» positionnés, les yeux rivés sur la proue des bateaux, lesquels, par un vent de près et chargés de la came, enfournent plus que de raison. Ceux-ci ont beau jeu d’envoyer des équipes spéciales arraisonner les voiliers suspects.
Le deal est simple, une fois passer l’écueil de cette redoutable police des mers, il faut alors décharger la marchandise à quai…mission accomplie! À cette époque le «ticket» se montait à 200 000 dollars le voyage. Pour ceux qui étaient pris, deux ans de prison minimum avec la garantie de récupérer de l’argent à la sortie…de vrais gentlemen je vous dis !
Je ne serais peut-être pas à écrire ces lignes si par un heureux concours de circonstance, alors que nous nous étions inscrits pour le prochain convoyage avec Philippe, un pote de l’époque, je n’avais appris de la bouche de Laurence que celle-ci était enceinte; Plus question de partir à l’aventure, alors que notre petite fille, Aline serait son prénom, allait venir se joindre à notre vie…trop bon! Et puis je me souviens parfaitement de la nuit ou Aline a été conçue – enfin j’aime me l’en persuader (?!) -: le jour de mon anniversaire, un 26 janvier 1985! Je suis particulièrement fier de cette anecdote, si douce et rare, que celle de savoir exactement quand, où et comment, notre progéniture fut lancée dans cette grande aventure, si mystérieuse, de la vie!?
Laurence va devoir rentrer en France faire des examens afin de confirmer cette heureuse nouvelle. Toute la grossesse va se dérouler comme dans un rêve. Une fusion de tous les instants va nous permettre d’appréhender joyeusement, sereinement, divinement, formidablement, incommensurablement cette nouvelle donne: il faut maintenant penser pour trois, mais surtout commencer à faire connaissance avec ce petit bout plein de vie, confortablement niché dans le ventre de sa maman rayonnante.
Au huitième mois Laurence rentre à Paris…je ne tarde pas à la rejoindre conscient que sans ma présence l’accouchement ne pourra pas se dérouler comme il se doit, c’est-à-dire tranquillement, naturellement! Et puis comment imaginer que je ne puisse participer à cette extraordinaire aventure que celle d’accueillir parmi nous cette petite fille au regard noir et aux cheveux drus et hirsutes, dressés sur sa tête déjà joufflue.
Je dois rapidement regagner l’île car j’y travaille et la maison n’est pas prête pour Aline; Il faut préparer la petite chambre afin que l’accueil soit le plus rassurant possible lorsque maman et fille débarqueront un mois et demi plus tard en pleine forme!
Je reste persuadé que ces six mois insulaires ont permis de faire connaissance avec Aline dans des conditions optimums. Le climat, bien sûr, mais aussi cette ambiance totalement décontractée, naturelle, idoine pour instituer ce fameux rapport de confiance mutuelle qui a probablement donné un équilibre vital à notre fille, qui transparaît dans sa vie d’aujourd’hui…belle récompense!
Mais vivre sur ce caillou de 24 km² commence à nous peser d’autant que nous envisageons – déjà – l’avenir d’Aline. De notre côté, nous n’avons pu concrétiser un projet de reprise du restaurant du «Yacht club» de Gustavia et l’ennui commence à nous gagner. Tout cela nous fera prendre la décision de rentrer en métropole avec fille et bagages; Au mois de mai 1986, après une fête de départ mémorable dans notre doux nid de Vitet, nous quittons l’île chérie pour de nouvelles aventures, celles-ci urbaines, mais toujours aussi palpitantes…! A suivre